France Travail : 1,5 million de personnes à contrôler via un algorithme d’IA en 2026
France Travail mise discrètement sur l'intelligence artificielle pour cibler les demandeurs d'emploi à contrôler en priorité, un dispositif en cours d'expérimentation qui soulève déjà l'inquiétude des défenseurs des droits.
- Objectif affiché : contrôler 1,5 million de demandeurs d’emploi.
- L’algorithme examine 26 critères par dossier : CV en ligne, ancienneté, activités déclarées.
- Jusqu’à 6 millions de profils pourraient être analysés chaque mois, selon la presse.
Révélé par une enquête conjointe de France Info et de La Quadrature du Net le 20 juillet 2026, puis détaillé par Mediapart en octobre, le dispositif de « ciblage du contrôle de la recherche d’emploi » est en cours d’expérimentation chez France Travail. L’opérateur public, qui a succédé à Pôle emploi, veut rendre ses contrôles plus efficaces en confiant à un algorithme le soin de repérer les dossiers les plus susceptibles de révéler une recherche d’emploi insuffisante. L’objectif affiché : rendre le contrôle de la recherche d’emploi effectif pour tous les inscrits, qu’ils soient indemnisés ou non.
Un algorithme pour prioriser les contrôles
Concrètement, l’outil passe au crible 26 variables issues des dossiers des inscrits. Figurent notamment le niveau de formation, le métier recherché, l’ancienneté de l’inscription, les activités déclarées ou encore la mise en ligne du CV sur le site. À partir de ces données, l’algorithme établit une liste de dossiers jugés prioritaires, transmise ensuite aux agents chargés du contrôle. Il détermine ainsi quels sont les chômeurs qui cherchent réellement du travail et ceux qui le feraient insuffisamment.
- Niveau de formation et métier recherché
- Ancienneté de l’inscription et activités déclarées
- Publication du CV et historique des rendez-vous
Le dispositif a été présenté le 10 décembre au comité d’éthique sur l’intelligence artificielle de France Travail. Il repose sur un modèle prédictif entraîné à partir de milliers de contrôles passés, et sa phase de test porte aujourd’hui sur les personnes en rupture conventionnelle. L’opérateur envisage d’étendre le dispositif à d’autres publics au fil des mois, avec l’ambition de cibler les contrôles vers les profils les plus à risque de manquement.
Cette expérimentation s’inscrit dans une tendance plus large : l’IA transforme déjà en profondeur le marché du travail français, comme le montrent les données sur les jeunes actifs exposés aux métiers les plus automatisables, dont les embauches en CDI reculent nettement. Pour France Travail, l’enjeu est aussi budgétaire : mieux cibler les contrôles pour en faire davantage avec des moyens constants.
Biais et opacité : les critiques montent
L’association La Quadrature du Net, qui a participé à l’enquête, réclame l’abandon du dispositif et dénonce un système de « profilage » susceptible de renforcer les discriminations. Un document présenté au comité d’éthique reconnaît lui-même un risque de surreprésentation des demandeurs d’emploi aux indemnités les plus faibles dans les listes de contrôle, un biais hérité des contrôles passés sur lesquels le modèle a été entraîné. France Travail assure avoir mis en place un mécanisme de correction pour réduire ce biais et garantir une représentation homogène des profils.
Au-delà des biais, c’est l’opacité du dispositif qui est pointée du doigt : ni le code source ni les règles exactes de classement n’ont été rendus publics. L’ampleur potentielle inquiète d’autant plus que, selon plusieurs médias, jusqu’à 6 millions de profils pourraient être passés au crible chaque mois, alors que l’inscription à France Travail est désormais obligatoire pour les bénéficiaires du RSA. On ne parlerait donc pas d’un outil marginal, mais d’un tri potentiellement massif.
Ce que répond France Travail
L’opérateur public assure que l’algorithme ne décide jamais d’une sanction : l’examen de la situation reste entre les mains d’un contrôleur humain. Le ciblage viserait avant tout à améliorer l’accompagnement, en distinguant les demandeurs qui ont besoin d’un soutien renforcé de ceux qui contournent volontairement leurs obligations. France Travail insiste sur le fait que le contrôle sert d’abord la remobilisation, en permettant un rendez-vous avec un conseiller plutôt qu’une sanction automatique.
Le sujet est aussi remonté jusqu’au Parlement. Une question écrite au Sénat demande au gouvernement de rendre transparent le code source de l’algorithme, tandis que la Cour des comptes relevait dès janvier 2026 que l’IA était utilisée par l’organisme depuis près de dix ans, avec des risques sur les données personnelles et la transparence. De quoi entretenir le débat sur la place des algorithmes dans l’accompagnement des demandeurs d’emploi. La transparence demandée par les parlementaires pourrait d’ailleurs conditionner la généralisation du dispositif dans les prochains mois.